Si l'on devait désigner l'acte de naissance officiel de l'intelligence artificielle en tant que champ de recherche autonome, ce serait sans conteste l'été 1956, dans la petite ville universitaire de Hanover, au New Hampshire.
Pendant près de huit semaines, au sein du paisible Dartmouth College, une dizaine de mathématiciens, logiciens, psychologues et ingénieurs se réunissent avec une ambition démesurée : poser les fondations scientifiques de machines capables de simuler l'intelligence humaine.
C'est lors de ce séminaire fondateur que le terme « Artificial Intelligence » (Intelligence Artificielle) est gravé dans l'histoire des sciences.
1. La proposition de recherche d'août 1955#
Le projet germe un an plus tôt, en août 1955, sous la plume d'un jeune professeur adjoint de mathématiques de Dartmouth, John McCarthy. Avec trois figures majeures de l'époque, il rédige une demande de subvention auprès de la Fondation Rockefeller :
- John McCarthy (28 ans, futur créateur du langage Lisp et pionnier du time-sharing) ;
- Marvin Minsky (28 ans, chercheur à Harvard, futur fondateur du laboratoire d'IA du MIT) ;
- Nathaniel Rochester (directeur des recherches en traitement de l'information chez IBM et concepteur de l'ordinateur IBM 701) ;
- Claude Shannon (le père fondateur de la théorie mathématique de la communication et de l'information aux Bell Labs).
Le document introductif s'ouvre par une conjecture qui définit encore aujourd'hui le crédo de l'IA :
« We propose that a 2 month, 10 man study of artificial intelligence be carried out during the summer of 1956 at Dartmouth College [...]. The study is to proceed on the basis of the conjecture that every aspect of learning or any other feature of intelligence can in principle be so precisely described that a machine can be made to simulate it. »
(« Nous proposons qu'une étude de 2 mois et 10 personnes sur l'intelligence artificielle soit menée pendant l'été 1956 [...]. L'étude doit reposer sur la conjecture selon laquelle chaque aspect de l'apprentissage ou toute autre caractéristique de l'intelligence peut en principe être décrit si précisément qu'une machine peut être construite pour le simuler. »)
┌───────────────────────────────┐
│ John McCarthy (Dartmouth) │
└───────────────┬───────────────┘
│
┌────────────────────────┼────────────────────────┐
│ │ │
┌──────▼──────┐ ┌──────▼──────┐ ┌──────▼──────┐
│Marvin Minsky│ │Claude Shannon│ │ N. Rochester │
│ (Harvard) │ │ (Bell Labs) │ │ (IBM) │
└─────────────┘ └─────────────┘ └─────────────┘
2. Pourquoi le terme « Intelligence Artificielle » ?#
Avant 1956, les scientifiques étudiaient déjà des concepts connexes sous d'autres bannières : la cybernétique (menée par Norbert Wiener), l'automatique, ou les théories des systèmes adaptatifs.
John McCarthy souhaitait délibérément s'affranchir de la cybernétique, qu'il jugeait trop centrée sur les rétroactions analogiques et le contrôle biologique, pour orienter la recherche vers la manipulation de symboles numériques et la logique formelle.
Pour convaincre la Fondation Rockefeller et attirer des financements spécifiques, McCarthy propose une étiquette neuve, percutante et audacieuse : Artificial Intelligence.
[!NOTE] Plusieurs participants, dont Claude Shannon, trouvaient le terme trop sensationnaliste et préféraient parler de « Complex Information Processing ». Mais le choix de McCarthy s'imposa grâce à sa force évocatrice.
3. Le déroulement de l'atelier et la démonstration de Logic Theorist#
L'atelier ne prend pas la forme d'un colloque magistral avec des centaines d'auditeurs, mais d'un groupe de travail informel où les chercheurs vont et viennent tout au long des mois de juillet et août 1956.
Parmi les autres participants influents se trouvent Allen Newell et Herbert Simon (futur lauréat du prix Nobel d'économie), venus de l'université Carnegie Tech (aujourd'hui CMU) et de la RAND Corporation.
Tandis que beaucoup débattent de théories abstraites, Newell et Simon arrivent avec un logiciel fonctionnel écrit avec Cliff Shaw : Logic Theorist (Le Théoricien Logique).
Ce programme, considéré par beaucoup comme le premier programme d'IA de l'histoire, parvient à démontrer de manière autonome 38 des 52 théorèmes du deuxième chapitre des Principia Mathematica de Bertrand Russell et Alfred North Whitehead. Pour l'un des théorèmes, le logiciel invente même une démonstration plus courte et plus élégante que celle des auteurs originaux !
4. Les sept thèmes fondateurs de l'IA#
La proposition originale de Dartmouth énumérait sept axes de recherche qui structurent encore notre discipline :
- Les ordinateurs automatiques (programmation symbolique et architecture matérielle) ;
- La programmation d'un ordinateur pour comprendre le langage naturel (NLP) ;
- Les réseaux neuronaux formels (calcul distribué inspiré de la biologie) ;
- La théorie de la taille du calcul (complexité algorithmique) ;
- L'auto-amélioration des machines (apprentissage automatique ou Machine Learning) ;
- Les abstractions et représentations (comment représenter le monde sous forme de données) ;
- Le caractère aléatoire et la créativité (heuristiques et raisonnement non déterministe).
5. L'optimisme radieux... et l'inévitable désillusion#
Les pères fondateurs de Dartmouth partageaient un optimisme quasi illimité. McCarthy et Minsky prédisaient qu'une machine douée d'une intelligence générale de niveau humain serait construite en une ou deux décennies.
Cette certitude attire des financements considérables, notamment de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) aux États-Unis. Des laboratoires d'IA prestigieux sont créés au MIT, à Stanford et à Carnegie Mellon.
Cependant, les chercheurs sous-estiment drastiquement : * L'explosion combinatoire : dès que le nombre de variables augmente, l'espace des solutions à explorer par déduction logique devient astronomique. * Le problème du sens commun (Common Sense Knowledge) : formaliser les connaissances implicites d'un être humain requiert des millions de faits que la logique formelle peine à encoder. * La puissance de calcul famélique des ordinateurs à lampes et premiers transistors des années 1950-1960.
Cet écart entre les promesses grandioses et les résultats concrets mènera, au milieu des années 1970, au premier « Hiver de l'Intelligence Artificielle » (AI Winter), une période de gel brutal des financements.
À retenir#
- Été 1956 : Organisation de l'atelier de Dartmouth par John McCarthy, Marvin Minsky, Claude Shannon et Nathaniel Rochester.
- Baptême de l'IA : Le terme Artificial Intelligence est adopté pour distinguer la discipline de la cybernétique.
- Logic Theorist de Newell et Simon démontre que des machines peuvent accomplir des tâches requérant un raisonnement logique déductif.
- La conférence pose la division fondamentale entre IA symbolique (logique, règles déductives) et IA connexionniste (réseaux de neurones, données).
Dans le prochain épisode de La Rubrique ML, nous examinerons la naissance du premier réseau de neurones artificiel apprenant : le Perceptron de Frank Rosenblatt en 1957.
Commentaires